Le Pacte avec le Diable
"Ce n'est pas le moment d'oublier la formule magique. On peut l'écrire de différentes façons, mais c'est toujours la même: ne pas intervenir, laisser faire, être spontané, ne pas penser, lâcher prise... En deux mots: être naturel!
C'est pourquoi, ici, la vieille définition de la nature comme englobant tout le non-volontaire, devient si importante. Laisser exister la friche ou le marais, c'est laisser vivre en soi les émotions. Toutes les émotions, même les plus désagréables, les difficiles, les négatives. L'un de nos comportements appris est de toujours tenter de nier la réalité de ce qui ne nous convient pas. Quand nous avons peur, nous voulons à toutes forces ne pas avoir peur.
C'est impossible! Ou bien nous n'avons pas cette émotion, ou bien nous l'avons, et il est trop tard pour la tuer. L'acceptation de la peur comme un sentiment naturel est le premier pas vers sa disparition ou sa transmutation.
Ainsi, d'un problème de gestion des écosystèmes, nous sommes passés à un problème de gestion des émotions. Les systèmes naturels ne peuvent être préservés que par des gens dont le management émotionnel suit la voie du libre passage de l'énergie, plutôt que celle de la contrainte.
Nous ne trouvons pas, c'est évident, dans la nature, que des individus de ce type. Beaucoup de personnes ayant bétonné leurs pulsions vont dans les lieux naturels justement pour trouver là ce qu'elles ont tué en elles. Mais s'il s'agit de défendre, de maintenir, de trouver autre chose que des solutions névrotiques, il y faut l'intervention de ceux qui appliquent les formules fondées sur le paradoxe: vivre la peur, c'est la transcender.
"C'était pour ainsi dire une vision du Tao, de la puissance des éléments qui trouvaient leur chemin, non grâce à l'effort, mais au contraire à l'absence d'effort. je compris alors que les êtres humains luttent éternellement contre le grand courant qui les emporte, courant dont la puissance est si incommensurable, qu'ils ne peuvent en lui résistant, que se détruire. Si on l'épouse en revanche, cette force est nôtre, cette énergie nous soutient (Kathleen Raine: Le Royaume inconnu, Stock éd.).
La peur est énergie. Tant que nous vivons dans une culture où énergies positives et négatives sont soigneusement distinguées, la nature ne sera pas acceptée.
Vivre les contraires, les intégrer dans une vision d'ensemble, réconcilie l'attirance et la peur, ingrédients principaux de ce sens du sacré défini par Mircea Eliade. La double face de la peur ainsi ressentie, au lieu de créer une distance avec l'objet, tisse un lien d'une puissance phénoménale. On peut bien le dire, même s'ils craignent que cela les rende un peu ridicules, ceux qui aiment la nature le font à partir d'une espèce de sacralisation. On n'a jamais vu quelqu'un devenir fanatique de nature à partir d'une argumentation rationnelle. C'est un élan, une tonalité, une révélation! Quelle erreur alors, que de vouloir faire une "éducation à l'environnement" en apprenant d'abord une foule de données scientifiques.
L'intérêt pour le détail du fonctionnement biologique de la nature ne vient qu'à ceux qui ont d'abord un attrait sensible, à ceux que ça intéresse. "Connaître pour aimer" a-t-on pu lire de nombreuses fois comme slogan, en livres et en pancartes. C'est la charrue avant les boeufs! L'ouverture émotionnelle est le premier pas indispensable. Et pas du pseudo dans un parc de vision! Mais des ambiances solitaires où les troncs perdus dans le brouillard se ressemblent tous, des sentiers qui finissent traîtreusement en succions dans la vase des roselières, des glaciers balayés par le blizzard. Vraie nature, sans apprêt, qui se fout de notre vie et de notre mort, qui est là comme elle était, comme elle sera, à un milliard d'années de distance.
La peur qui s'éveille alors, est une part de la nature. Elle envahira tout et vous passerez au travers... Comme le Petit Chaperon Rouge avalé par le loup... Ce vieux conte initiatique, tellement édulcoré maintenant, nous disait qu'en passant dans le ventre du fauve, on en acquérait en ressortant tous les pouvoirs. Car si vous laissez passer le courant sans vous affoler, vous ressortirez du ventre du loup. En en ayant fait le tour, si l'on peut dire. Une terreur affrontée, un objet effrayant auquel on s'identifie (comme les enfants qui jouent aux fantômes) perd son pouvoir. La nature reste énorme, indifférente, splendide et horrible à la fois. Mais elle vous a digéré. Maintenant vous en êtes! Que pourriez-vous dire alors et faire contre sans vous atteindre vous-même?
Et si vous choisissez de rester sur l'autre rive, dans la sécurité des autoroutes et des miradors, pourquoi ne pas se rappeler quand même que la possibilité existera toujours de franchir la porte de la peur, d'explorer ses propres marécages, de sonder ses propres abîmes. Nul besoin de passer sur le divan du psychanalyste. La lande ou la savane, le papillon ou la couleuvre, sont, pour peu que vous collaboriez, prêts à se charger de l'essentiels...".
F. Terrasson, 1988 (!!!), La peur de la nature.